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« Rhinocéros » de Ionesco, résolument moderne au théâtre de l’Archipel

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Une invitation à penser par nous-mêmes

Le théâtre de Ionesco se présente souvent comme une dérision, un pastiche, en poussant la dérision jusqu’à son paroxysme, comme dans cette pièce, « Rhinocéros », écrite en 1959, adaptée par Bérengère Vantusso et programmée à l’Archipel ce jeudi 5 novembre 2026, réunissant plus de 880 personnes. La metteuse en scène fait preuve d’une grande inventivité. Marionnettiste contemporaine, elle apporte une dimension ludique stimulant les imaginaires. Le décor n’est pas figé et les acteurs jouent avec celui-ci : ici, un mur de cubes blancs en céramique, froid, aseptisé, à la place des rhinocéros qui vont peu à peu remplir l’espace, créant un climat anxiogène ! Surprenant.

Dans une ville de province, un dimanche, dans un café, deux amis ont rendez-vous : Jean et Béranger. Jean est un donneur de leçons qui n’accepte pas la contradiction et qui veut épater par son savoir. Béranger est las, angoissé, alcoolique, bref, un humaniste à la Don Quichotte. Soudain surgissent des rhinocéros (cubes), et c’est ainsi qu’une polémique, suivie d’une épidémie, va saisir successivement les membres de la ville, provoquant l’étouffement, la contamination qui accentue la tension dramatique face à l’idéologie totalitaire et à la pression sociale. Un logicien intervient sans cesse à coups de phrases et de syllogismes, tandis que se multiplient les débats inutiles entre les personnes. Une ambiance survoltée, surréaliste, où les personnes marchent comme des automates sans réfléchir vraiment à ce qu’elles font.

La musique électro, lancinante, invasive, percutante, accentue la dramaturgie angoissante. Six jeunes acteurs font vivre et animent les objets en les jetant, en les transformant. Fracasser pour symboliser nos fragilités face à nos certitudes, nos illusions et nous inviter à réfléchir par nous-mêmes au lieu de suivre des pensées formelles.

Un jeu de langage, des mots vides de leur sens, des phrases creuses, des banalités, des redondances empêchent, plutôt qu’ils ne facilitent, la communication. Ionesco se plaît à railler la vie de bureau, la vie conjugale et les mœurs des villageois. La pièce déconstruit le mécanisme insidieux de la pensée de masse en y instillant le doute, le questionnement et la résistance à travers un homme.

Un seul, parmi les autres, va résister au conformisme ; le plus faible en apparence devient le plus fort. Un employé de bureau, Béranger, gardera un regard humaniste tout en s’armant pour faire face à l’adversité.

Ionesco, figure de l’insolite plutôt que de l’absurde, comme il le revendiquait en disant : « Ce n’est pas parce que l’on ne comprend pas que c’est absurde, je préfère le mot insolite. » Ce qui dérange et interroge est original.

Sous une apparence de légèreté se dégagent de la créativité et de la singularité, faisant place à de la profondeur. Sans aucun doute, cette création est une allégorie du conformisme dans une mise en scène moderne, très rythmée, qui a bien plu au public. À la fin du spectacle, les acteurs ont brandi une pancarte en carton en soutien aux lycéens, la culture et l’éducation, le même combat !

Vive les classiques modernes et vive le théâtre !