Samedi 10 février. Les Limiñanas défendaient la sortie de leur nouvel album Shadow people au Mediator à Perpignan.

Samedi 10 février. Les Limiñanas défendaient la sortie de leur nouvel album Shadow people au Mediator à Perpignan.

Certains témoins disent que la terre a tremblé. On cherche encore les lézardes sous les décibels. Juste avant, on a eu droit au space show des Moowalks. Un trio de minots venus de feue la motor city Detroit. Au chant et à la guitare, Jacob Dean un éphèbe à frange blonde. Regard vide, corps aux limites de la possession. A ses côtés, deux miss âgées d’une petite vingtaine : Kate Gutwald (basse) et Kerrigan Pearce (batterie). Drôle d’ambiance les Moonwalks. Avec leurs trombines figées et élégamment fardées, leur présence désincarnée. Trois quart d’heure de ruptures rythmiques, de chants aux nerfs contenus, de fils mélodiques décousus. La cervelle qui lutte contre l’emprise barbiturique. Le Mediator remplit peu à peu sa jauge. Des jeunes, des vieux, des curieux, des convaincus. Qui se masse et s’entasse. Les rockers lunaires du Michigan remercient le public et disparaissent. Sur scène, c’est le changement de plateau.

Les zicos des Limiñanas viennent prêter la main pour câbler, régler et accorder les instruments. Marie Limiñanas, la cogneuse rousse et enjouée, se pose face à ses tambours et vérifie la hauteur de son micro. Lionel Limiñanas se fait exploser la gueule à coup de flash alors qu’il accorde sa gratte. Bien malgré lui, il est cette idole en gestation. Derrière, on voit la silhouette d’Ivan Telefunken s’affairer auprès de son matos psyché. Ce type est le plus barré de la bande. Il danse des transes. Renaud Picard est là aussi. Gratteux délicat au chant si pop. En fin de soirée, sa voix sera sirène et nous amènera débusquer les flamants roses des derniers étangs. A gauche et à droite, en arrière plan toujours, on voit deux autres barbus s’affairer : Mickey à la basse obsédante et Martin qui arpège son ukulélé ou fait hurler ses claviers. Anton Newcombe, l’ancien démon du Brian Jonestown Massacre, s’amuse sur scène à filmer le public avec son portable. Les stars filment le public ; le public filme les stars. Le pixel en dernier avatar du lien social. Porca miseria. Les lumières s’éteignent.

La salle est déjà en surchauffe. Au siècle dernier, l’oxygène du Mediator était embrumé d’entêtantes fragrances cannabiques. On fait avec l’asepsie du moment. Les plus audacieux sirotent une pisse d’âne nommée bière dans des gobelets en plastique. Les Limiñanas déboulent sur scène. Ça gueule, ça crie, ça gigote autour de moi. Je suis dans la fosse avec des excités. J’ai plus l’habitude. Un type me file des coups de coude. J’ai envie de le tarter. Lionel amorce le riff obsédant d’Ouverture. Moi qui avais lâché le rock depuis des années, je sais pas ce que je fous là. Ou bien si je le sais : je suis venu ré-offrir mes esgourdes au saignement des larsens. Avant tout, les Limiñanas sont un bloc de cohérence. Le son est granuleux et râpeux. La pulsation se cale sur un beat primitif. Je pense : Le Cri de Munch. Sur scène, le line-up se complète quand la très magnétique Nicka fait sonner son timbre d’enjôleuse. Presque une heure et demie de concert.

Sans aucune opération de séduction. « Nous sommes les Limiñanas de Cabestany », sera la seule sortie notable de Lionel. Merde. Qu’ils jouent devant dix personnes dans un bar de village ou 1000 pékins au Mediator, les Limiñanas ne sont pas là pour plaire. Hormis la prestigieuse présence de Newcombe, le public catalan n’a droit à aucun traitement de faveur. On auraient pu croire mais non. Ce soir, les Limiñanas ne jouent pas à la maison. Ils jouent c’est tout. Ou plutôt non : ils sont. Paris ou Perpignan pour eux, c’est du kif. Dans une interview, Lionel avait abordé cette affaire d’intégrité : « La seule règle sur laquelle on ne reviendra jamais, c’est l’autonomie, ne jamais bosser avec un directeur artistique et continuer de sortir les disques au rythme qu’on veut. On ne veut pas que qui que ce soit foute son nez dans nos affaires. Si tu baisses ta culotte dans la musique c’est même plus la peine. » Les musiciens montent leurs boucles en intensité, enchaînent les pistes et les fureurs, fabriquent ce lourd tout en en cognements binaires. Quelque chose dans mes os devient friable. Le public est là pour ramasser ce qu’il peut. Et comme il est docile, il en redemande.

On aura droit à deux bis. Avec en prime une resucée étonnamment organique du Gloria de Van Morrison. Puis ils quitteront la scène. Rapidement. Presque désinvoltes. Sans trop se soucier de nous. Qui restons au tapis, démembrés. Un sourire un peu béat sur les lèvres. Des confettis poisseux en guise de neurones. Demain les absents nous demanderont : « Alors c’était comment ? »
Je cherche encore les mots.

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